Vous avez probablement utilisé ChatGPT ou Claude cette semaine. Pour rédiger un mail, reformuler un paragraphe, trouver une idée, résumer un document. Peut-être même pour écrire quelque chose que vous auriez pu écrire vous-même, mais plus lentement.
Personne ne va vous dire d'arrêter. L'IA générative est un outil, et elle est là pour rester. Mais il se passe quelque chose dans votre cerveau quand vous l'utilisez, et les premières études à mesurer ce « quelque chose » viennent de sortir. Les résultats méritent qu'on s'y arrête.
Ce qu'on a mesuré pour la première fois
En juin 2025, une équipe du MIT Media Lab dirigée par Nataliya Kosmyna a publié une étude de 216 pages sur arXiv (lien vers l'étude).
Le protocole : 54 participants, trois groupes, trois sessions étalées sur quatre mois. Chaque session consistait à rédiger un essai en vingt minutes.
Le premier groupe n'avait aucune aide. Le deuxième utilisait un moteur de recherche (Google). Le troisième utilisait ChatGPT. Pendant ce temps, les participants portaient un casque EEG qui mesurait l'activité électrique de leur cerveau.
Le résultat principal : le groupe ChatGPT a montré la connectivité cérébrale la plus faible des trois. Moins de zones activées, moins de connexions entre elles. Moins que le groupe Google, et beaucoup moins que le groupe qui n'utilisait que son cerveau. La chercheuse Nataliya Kosmyna résume : les différences de connectivité cérébrale sont importantes selon qu'on utilise ChatGPT, un moteur de recherche, ou rien du tout.
Plus préoccupant : cet écart se creusait au fil des sessions. Les chercheurs parlent de « dette cognitive » : à force de déléguer l'effort de rédaction à l'IA, le cerveau aurait de plus en plus de mal à retrouver son niveau d'engagement quand il doit travailler seul.
Le cerveau économise, c'est son métier
Ce résultat n'a rien de mystérieux. Le cerveau est une machine à économiser l'énergie. Quand un outil fait le travail à sa place, il réduit l'effort. C'est un mécanisme de survie, hérité de millions d'années d'évolution. Les neuroscientifiques appellent ça « use it or lose it » : les circuits neuronaux qu'on ne sollicite plus s'affaiblissent avec le temps.
Quand vous demandez à ChatGPT de rédiger un mail, vous ne faites plus le travail de formuler, structurer, choisir les mots, peser le ton. Ce travail-là, c'est de la gymnastique cognitive. Le cerveau le fait en activant ses réseaux d'attention, de langage, de mémoire de travail. Quand l'IA le fait à votre place, ces réseaux se mettent en veille.
C'est comme le GPS. Vous pouvez naviguer n'importe où instantanément. Mais après des années à suivre la flèche bleue, pouvez-vous encore traverser une ville sans lui ? La plupart des gens ne peuvent plus, non pas parce qu'ils ont perdu la capacité de s'orienter mais parce qu'ils ont arrêté de l'exercer. La même chose est en train de se passer avec la pensée.
Ce qu'on perd sans s'en rendre compte
Le problème, c'est que la perte est silencieuse. On ne se réveille pas un matin en se disant « j'ai perdu ma capacité de synthèse ». C'est plutôt quelque chose qui se diffuse lentement.
On perd sa capacité de reformulation.
Hors, reformuler une idée avec ses propres mots, c'est la comprendre. Quand l'IA reformule à notre place, on comprend le résultat, mais on n'a pas fait le chemin. Et c'est le chemin qui crée la compréhension profonde.
On perd l'hésitation.
Le moment où on cherche le bon mot, où on hésite entre deux tournures, où on rature et on recommence. Ce moment inconfortable, c'est précisément celui où le cerveau travaille le plus. L'IA l'élimine et avec lui, l'effort qui ancre la pensée.
On perd l'appropriation.
Les participants de l'étude du MIT se souvenaient moins bien de ce qu'ils avaient « écrit » avec ChatGPT. Le texte était bon, parfois meilleur que ce qu'ils auraient produit seuls. Mais il ne leur appartenait pas. Le cerveau ne l'avait pas construit, alors il ne le retenait pas.
Et il y a une perte plus insidieuse encore. On passe, sans s'en apercevoir, de « générer un jugement » à « sélectionner parmi des suggestions ». Les deux ressemblent à de la prise de décision. Mais l'une construit un muscle et l'autre l'atrophie. Générer un jugement, c'est regarder une situation, peser les options, faire un choix et l'assumer. Sélectionner parmi des suggestions, c'est choisir l'option qui a l'air la meilleure dans une liste que quelqu'un d'autre (ou quelque chose d'autre) a construite. Le cerveau fait moins d'effort dans le second cas. Et avec le temps, il s'y habitue.
Le philosophe Éric Sadin, dans Le désert de nous-mêmes (L'Échappée, 2025), alerte sur un risque plus large : la substitution de la production du langage par des machines. Quand on arrête de produire ses propres mots, on ne perd pas juste un savoir-faire technique. On perd un rapport au monde, une façon de penser qui passe par l'acte même de formuler.
Nuance nécessaire : ce que l'étude ne dit pas
Cette étude du MIT est une première. L'échantillon est modeste (54 personnes). Les résultats n'ont pas encore été évalués par des pairs. Les conclusions sont préliminaires. Les chercheurs eux-mêmes le disent.
On ne parle pas d'un « appauvrissement cérébral » irréversible. On parle d'une tendance, mesurée dans des conditions précises, qu'il faudra confirmer sur des échantillons plus larges et des durées plus longues.
Mais la direction est claire. Et elle rejoint ce que beaucoup de gens ressentent intuitivement : quand on délègue trop souvent l'effort de penser, quelque chose se perd.
Ce qu'on peut faire
La réponse, ce n'est pas d'arrêter d'utiliser l'IA. C'est de garder des moments où le cerveau fait le travail tout seul. Voici cinq habitudes concrètes.
Écrire avant de prompter.
Quand vous avez un texte à produire, commencez par écrire un premier jet à la main ou au clavier, seul, avant de demander quoi que ce soit à l'IA. Même un brouillon bancal. Surtout un brouillon bancal. C'est dans le désordre que les idées naissent. L'IA nettoie trop vite : elle vous donne un résultat propre avant que vous ayez eu le temps de penser. Ce premier jet force votre cerveau à formuler, structurer, choisir. C'est une répétition. Et ce sont les répétitions qui construisent la compétence, pas les résultats. Chaque fois que vous laissez l'IA faire le premier jet à votre place, vous échangez un effort immédiat contre un entraînement en moins. Ensuite, si vous voulez utiliser l'IA pour améliorer ou compléter, vous partez de votre pensée, pas de la sienne.
Reformuler soi-même.
Quand l'IA vous donne une réponse, ne la copiez pas telle quelle. Reformulez-la avec vos mots. Cet exercice de traduction active les mêmes circuits que l'écriture autonome. Il transforme une information reçue en connaissance intégrée. L'écriture manuscrite active des zones du cerveau que le clavier ne touche pas : si vous reformulez à la main, l'effet est encore plus fort.
Garder des moments sans IA.
Identifiez des plages où vous travaillez sans assistant. Le matin, par exemple. Les trente premières minutes de la journée sans ChatGPT, sans Copilot, sans rien. Juste vous, un carnet, et ce qui doit être fait. Réduire le temps d'écran ne concerne pas que les réseaux sociaux : ça concerne aussi les IA qui font le travail à votre place.
Pratiquer l'écriture libre.
Cinq minutes par jour, dans un carnet, sans sujet, sans correcteur, sans IA. Écrire ce qui passe. C'est le contraire exact de la délégation cognitive. Le cerveau formule, cherche, hésite, avance. Les circuits d'attention, de langage et de mémoire travaillent ensemble. C'est un entraînement. L'écriture intuitive est un exercice simple pour commencer : on pose le stylo sur le papier et on laisse venir, sans plan.
Se méfier de la facilité.
Chaque fois que vous êtes sur le point de demander à l'IA quelque chose que vous pourriez faire vous-même en dix minutes, posez-vous la question : est-ce vraiment nécessaire de passer par l'IA ? Parfois la réponse est « oui ». Parfois la réponse est « j'évite un effort qui me serait utile dans ma réflexion ». Apprendre à faire la différence, c'est la compétence clé de l'ère de l'IA.
L'écriture manuscrite comme contrepoids
Les études sur l'écriture manuscrite montrent l'inverse exact de ce que l'étude du MIT montre sur l'IA. Là où l'IA réduit la connectivité cérébrale, l'écriture à la main l'augmente. L'étude de Van der Meer et Van der Weel (NTNU, 2024, publiée dans Frontiers in Psychology) a montré que l'écriture manuscrite active des zones cérébrales beaucoup plus étendues que la frappe au clavier, avec une connectivité fonctionnelle accrue dans les régions liées à l'attention, à la mémoire et au langage.
Autrement dit : si l'IA met le cerveau en veille, l'écriture manuscrite le rallume.
Ce n'est pas un hasard si les deux pratiques produisent des effets opposés. L'IA supprime l'effort de formulation. L'écriture manuscrite le maximise. L'IA donne le résultat immédiatement. L'écriture manuscrite force le chemin. L'IA produit un texte qu'on ne retient pas. L'écriture manuscrite ancre les mots dans la mémoire spatiale et motrice.
Le carnet n'est pas un remède anti-IA.
C'est un contrepoids. Un espace où le cerveau fait ce que l'IA ne peut pas faire à sa place : penser lentement, formuler maladroitement, hésiter, rayer, recommencer. Et arriver à poser une idée qui vous appartient.
Un équilibre à trouver
Le baromètre Born AI 2025 (Heaven) indique que 93% des 18-25 ans utilisent une IA générative. C'est une donnée sans appel qui nous amène à nous poser la question de "Comment l'IA est utilisée ?".
L'IA est un outil de production. Le carnet est un outil de pensée. Les deux coexistent. Mais si l'un prend le dessus sur l'autre, quelque chose se perd. Ce que les chercheurs du MIT ont mesuré, c'est le début de ce déséquilibre.
Garder des moments où on pense par soi-même, où on écrit avec ses propres mots, où on accepte la lenteur et l'imperfection du cerveau humain : c'est ça, la vraie compétence à développer en 2026.
Chez Terrain de Jeu, on fabrique des carnets pour ces moments-là.
Un endroit sans algorithme, sans suggestion, sans complétion automatique. Juste du papier, de quoi écrire et votre cerveau.
C'est peut-être un des derniers espaces où personne ne pense à votre place.
Sources citées dans cet article :
- Kosmyna, N. et al. (2025). Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task. MIT Media Lab. arXiv:2506.08872
- Sadin, É. (2025). Le désert de nous-mêmes. Éditions L'Échappée.
- Heaven (2025). Baromètre Born AI 2025 : Les usages de l'IA générative chez les 18-25 ans.
- Van der Meer, A. & Van der Weel, R. (2024). Frontiers in Psychology. NTNU, Trondheim.
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