Il y a un truc bizarre qui se passe en ce moment.
Des gens qui vivent sur leur téléphone 5 heures par jour achètent des platines vinyles.
Des créateurs de contenu TikTok filment le contenu de leur « analog bag » : un tote-bag rempli de mots croisés, de carnets, de crayons de couleur et d'un appareil photo jetable.
Des milliers de personnes se sont engagées en février à couper les réseaux sociaux pendant un mois, dans un mouvement appelé Off February, lancé en Espagne et repris dans quatre pays.
On parle beaucoup de « tendance ». Ça nous agace un peu, ce mot. Parce que ce qu'on observe autour de nous ne ressemble pas à une mode. Ça ressemble à un besoin.
Les chiffres d'un mouvement qu'on ne peut plus ignorer
En France, les ventes de vinyles ont progressé de 15% en 2025, avec 6 millions de disques vendus et un chiffre d'affaires de 113 millions d'euros. Aux États-Unis, elles ont dépassé le milliard de dollars pour la première fois depuis 1983.
40% des 18-24 ans ont acheté un vinyle en 2024, et la moitié d'entre eux considèrent le format comme un moyen de « digital detox ». 46% des jeunes Anglais de 16 à 21 ans déclarent qu'ils préféreraient avoir grandi sans internet.
Ce n'est pas de la nostalgie. La plupart de ces gens n'ont jamais connu le monde sans wifi. Ils ne reviennent pas en arrière. Ils cherchent quelque chose devant eux, quelque chose que le numérique ne leur donne pas.
Ce qu'on cherche (et ce qu'on fuit)
On fuit la passivité. Le scroll infini, le contenu qui défile sans qu'on l'ait choisi, les algorithmes qui décident à notre place. On fuit le sentiment de perdre son temps sans même s'en rendre compte.
Et on cherche des gestes. Des vrais. Poser l'aiguille sur un vinyle. Tourner la manivelle d'un moulin à café. Écrire une lettre à la main. Développer une pellicule photo et attendre trois jours pour voir le résultat.
Ce que ces gestes ont en commun, c'est qu'ils demandent de l'attention. Ils ralentissent. Ils engagent le corps. Et ils produisent quelque chose de tangible, qu'on peut toucher, garder, offrir.
Le numérique compresse le temps. L'analogique le décompresse.
Le vinyle : on écoute un album en entier
Écouter un vinyle, c'est choisir un album, le sortir de sa pochette, poser le diamant, et s'asseoir. On ne zappe pas. On ne met pas en shuffle. On écoute dans l'ordre voulu par l'artiste, face A puis face B, avec les silences entre les morceaux.
Le crépitement, la profondeur de basse, la dynamique moins lissée : le son analogique a une texture que le streaming compressé ne reproduit pas. Mais au-delà du son, c'est le rituel qui compte. Écouter un vinyle prend du temps. C'est un choix actif. On ne « met de la musique en fond ». On écoute.
Et puis il y a l'objet. La pochette qu'on regarde, le poids du disque, l'étagère qui se remplit. En 2026, posséder un vinyle, c'est posséder une oeuvre d'art. Les maisons de disques l'ont compris : éditions limitées, disques colorés, pochettes avec des textures qu'on touche. L'objet physique redevient un plaisir en soi.
La photo argentique : attendre, et voir
L'appareil photo jetable est de retour. Pas parce qu'il fait de meilleures photos que le téléphone (il en fait d'incomparablement moins bonnes). Mais parce qu'il change le rapport à l'image.
On a 27 poses. Pas 270. Alors on choisit. On cadre. On hésite. Et surtout, on ne voit pas le résultat tout de suite. Il faut attendre le développement, parfois une semaine. Quand les photos arrivent, la moitié est ratée. Mais celles qui sont réussies ont un truc que les 47 selfies identiques sur votre téléphone n'ont pas : elles ont été prises avec attention.
L'attente, le nombre limité, l'imperfection : on retrouve ici le même mécanisme que pour le vinyle. La contrainte ne gâche pas l'expérience. Elle la crée.
Le café filtre, la cuisine lente, le pain au levain
Tout le monde s'est mis à faire du pain pendant le confinement. Beaucoup ont arrêté depuis. Mais certains ont gardé le geste. Et un certain nombre d'entre eux sont passés au café de spécialité, à la fermentation maison, aux conserves, au potager.
Le point commun : un processus lent, physique, qui demande de l'attention et produit un résultat imparfait. On pourrait acheter un pain meilleur en boulangerie. On pourrait faire un café en capsule en 30 secondes. Mais le geste de moudre, de doser, de verser l'eau lentement sur le filtre, ce geste-là a une valeur en soi. Il occupe les mains. Il libère l'esprit. Il ramène dans le présent.
Ce que l'analogique a en commun, du vinyle au pain au levain, c'est qu'il remplace la commodité par l'attention.
L'analog bag : un tote-bag contre le scroll
Le mot a été popularisé par Siece Campbell, créatrice de contenu basée à Los Angeles. L'idée : sortir avec un sac rempli d'activités analogiques au lieu de sortir le téléphone à chaque moment creux.
Un livre, un carnet, des mots croisés, un jeu de cartes, un appareil photo jetable, des crayons de couleur.
Le concept est devenu viral sur TikTok et Instagram, avec des millions de vues sous le hashtag #analogbag. Le paradoxe saute aux yeux : c'est sur les réseaux sociaux que s'organise la résistance aux réseaux sociaux. Mais le paradoxe ne disqualifie pas le besoin.
Les gens qui filment leur analog bag ne prétendent pas vivre sans écran. Ils disent qu'ils veulent des moments sans. Et le sac leur donne les outils pour remplir ces moments autrement.
Et les carnets dans tout ça
On va parler de nous, puisque c'est notre sujet.
Le carnet s'inscrit dans le même mouvement, mais il a une particularité : il n'a jamais vraiment disparu. Les gens qui écrivent dans des carnets n'ont pas attendu 2026 pour le faire. Simplement, ils étaient moins visibles. Moins bruyants. Il n'y avait pas de hashtag pour eux.
Ce qui change, c'est que l'écriture manuscrite revient dans la conversation. Des études montrent qu'elle active des zones du cerveau que le clavier ignore. Des pays comme la Suède, après avoir massivement numérisé l'enseignement, sont revenus à l'écriture manuscrite dans les programmes scolaires en 2023 après avoir constaté les effets sur les capacités de concentration des élèves. Le journaling explose sur les réseaux, et avec lui la demande de carnets qui ne ressemblent pas à des carnets génériques.
Chez Terrain de Jeu, on fabrique des carnets imprimés à la main en Provence, sur une presse Heidelberg de 1962. Papier recyclé, encre végétale, fil de coton. 46 pages par carnet, trois couleurs par collection, quatre collections par an. Quand un tirage est épuisé, il ne revient pas.
On ne l'a pas fait parce que c'est « tendance ». On l'a fait parce qu'on est indépendants, qu'on écrit dans des carnets depuis des années, et qu'on voulait un objet qui ait du grain, de la tenue, et une raison d'exister au-delà du remplissage de rayons.
Ce que tout ça raconte
On aurait pu écrire cet article en listant les tendances, en mettant des pourcentages dans des encadrés, en disant que « l'analogique revient en force ». Ça aurait fait un bon article de presse.
On préfère dire ce qu'on observe, simplement. Les gens autour de nous achètent des vinyles et des appareils photo jetables. Ils font du pain. Ils écrivent dans des carnets. Ils coupent les notifications. Pas tous en même temps. Pas tous pour les mêmes raisons. Mais tous dans la même direction : vers des choses qu'on touche, qu'on fait avec ses mains, et qui prennent du temps.
On ne sait pas si c'est un mouvement de fond ou une parenthèse. On sait que ça nous parle. Et que quand on ouvre un carnet dans un café, un lundi matin, avec le bruit de la machine à expresso en fond et le stylo qui court sur le papier recyclé, on ne pense plus du tout à ce qui se passe sur les réseaux.
C'est peut-être ça, le retour à l'analogique. Pas une révolution. Un réflexe. Le geste de quelqu'un qui pose son téléphone et cherche quoi faire de ses mains.
Terrain de Jeu fabrique des carnets artisanaux en France, en éditions limitées. Du papier recyclé, de l'encre végétale, de la couture au fil de coton. Pas de méthode, pas de promesse. Juste de la place. Voir les carnets