Comment (bien) prendre des notes ?

Ouvrez l'appli Notes de votre téléphone. Scrollez. Il y a probablement là-dedans une liste de courses de mars dernier, un numéro de vol, trois débuts d'idées jamais relues, et un lien vers un article que vous ne retrouverez pas.

On prend tous des notes. On en prend même plus qu'avant, parce que c'est devenu facile : on tape, on screenshot, on enregistre un vocal, on envoie un mail à soi-même. On capture tout. Et on ne retient presque rien.

Le problème n'a jamais été la quantité. C'est ce qu'on en fait après.

Capturer n'est pas comprendre

Il y a une différence entre stocker une information et se l'approprier. Le screenshot d'un tableau blanc, la photo d'une slide, la retranscription automatique d'une réunion Zoom : tout ça donne l'illusion d'avoir « pris des notes ». En réalité, on a juste déplacé de l'information d'un endroit à un autre. Le cerveau, lui, n'a rien fait.

Et les chiffres le confirment. Sans prise de notes, on oublie environ 80% d'un contenu en 48 heures (c'est la courbe d'oubli d'Ebbinghaus, documentée depuis 1885 et toujours valable). Quand on prend des notes en écoutant, la rétention grimpe de 60%. Pas parce qu'on a une trace écrite. Parce que le cerveau a été actif pendant l'écoute.

Prendre des notes, vraiment, c'est un acte de tri. On écoute. On choisit ce qui compte. On reformule dans ses propres mots. Ce passage entre l'oreille et la main, c'est là que la pensée se forme. Pas dans le fichier .txt qu'on relira jamais.

Pourquoi le papier fonctionne mieux (et ce n'est pas de la nostalgie)

Des chercheurs japonais de l'université de Tokyo ont comparé en 2021 trois groupes : ceux qui prenaient des notes sur papier, sur tablette, et sur téléphone. Le groupe papier retenait mieux, répondait plus vite aux questions de rappel, et activait davantage de zones cérébrales liées à la mémoire spatiale.

La raison : le papier a une texture, un emplacement dans l'espace, un coin de page. Le cerveau s'accroche à ces repères physiques. Un écran, lui, se ressemble toujours.

Mais il y a autre chose, quelque chose de plus simple. Quand on écrit à la main, on ne peut pas tout noter. Le stylo est trop lent pour le verbatim. Alors on filtre. On raccourcit.

On dessine une flèche au lieu d'écrire une phrase. On souligne un mot au lieu d'en recopier dix. Ce travail de compression, c'est de la pensée en temps réel. L'inverse exact de la retranscription passive.

Avant d'ouvrir le carnet

La prise de notes commence avant le stylo. Deux minutes de préparation changent la qualité de ce qu'on écrit.

Si vous avez un rendez-vous client, relisez vos notes du dernier échange. Si vous allez en réunion, parcourez l'ordre du jour. Si vous assistez à une conférence, notez à l'avance les deux ou trois questions que vous vous posez sur le sujet.

En haut de la page : la date, le contexte, le nom des personnes présentes. « 12 mars, appel Sophie, brief nouveau projet. » Ça prend dix secondes. Et quand vous relirez dans six mois, c'est cette ligne qui vous remettra en contexte, pas le contenu de la note.

L'erreur de la note « complète »

On croit qu'une bonne note doit être exhaustive. Qu'il faut tout garder, au cas où. C'est l'angoisse de rater quelque chose.

En pratique, c'est l'inverse. Plus une note est longue, moins on la relit. Plus elle est fidèle au mot près, moins elle nous appartient. Les meilleures notes sont celles qui ne ressemblent à rien pour quelqu'un d'autre : un mot-clé cerclé de rouge, une flèche entre deux idées, un point d'interrogation dans la marge, un schéma gribouillé en deux secondes.

C'est moche. C'est incomplet. Et c'est exactement ce qui les rend utiles, parce que ce sont les vôtres.

Écrire plus vite sans taper

Le stylo a un défaut : il est lent. Mais on peut le rendre plus rapide, sans sacrifier la lisibilité.

La plupart des gens qui prennent des notes régulièrement finissent par développer un système d'abréviations personnel. Ça n'a pas besoin d'être formalisé. Quelques raccourcis suffisent : « pb » pour problème, « ds » pour dans, « → » pour entraîne ou mène à, « ≠ » pour différent, « // » pour parallèle ou en même temps, « ? » dans la marge pour « à creuser ». On peut aussi supprimer les articles (le, la, les, un, des) et les mots de liaison sans perdre le sens.

L'idée, ce n'est pas de prendre en sténo. Plutôt de se construire, au fil des semaines, un vocabulaire raccourci qu'on relit sans effort. Il se crée tout seul, à force de pratiquer.

Dessiner au lieu d'écrire

Si vous êtes designer, architecte, facilitateur, ou si vous pensez mieux en images qu'en mots, les notes visuelles sont une piste à explorer.

Le principe est simple : au lieu d'écrire des phrases, on dessine des cadres, des flèches, des connexions. L'idée principale au centre de la page. Les idées secondaires autour, reliées par des branches. Les relations entre concepts deviennent visibles en un coup d'oeil.

On appelle ça le sketchnoting ou la carte mentale, selon le degré de structure. Pas besoin de savoir dessiner. Un carré, un cercle, une flèche, un mot encadré : c'est déjà une note visuelle. L'important, c'est que la spatialisation de l'information sur la page aide le cerveau à organiser ce qu'il reçoit.

Les carnets sans lignes ni carreaux s'y prêtent mieux que les autres. Quand la page est vraiment blanche, on peut commencer n'importe où, dessiner dans n'importe quel sens, relier deux coins de page sans se sentir contraint par une grille.

Trois méthodes qui existent (et ce qu'on en pense)

On ne va pas inventer de méthode, ce n'est pas le genre de la maison. Mais il en existe quelques-unes qui ont fait leurs preuves, et ça vaut le coup de les connaître.

La méthode Cornell. On divise la page en trois zones : une grande colonne à droite pour les notes brutes pendant la réunion, une colonne étroite à gauche qu'on remplit après (mots-clés, questions, points à retenir), et un espace en bas pour résumer en deux lignes. C'est structuré, c'est efficace pour les gens qui aiment que les choses soient rangées. Ça marche bien en formation ou en conférence.

La carte mentale. On met le sujet au centre et on trace des branches. Chaque branche porte une idée, chaque sous-branche un détail. C'est visuel, c'est rapide, et c'est adapté aux réunions où les sujets rebondissent dans tous les sens.

Le flow. On écrit au fil de l'eau, en reformulant dans ses propres mots, sans hiérarchie ni structure. On relie les idées avec des flèches quand on sent un lien. C'est le plus libre, le plus bordélique, et souvent le plus créatif.

Notre avis ? Testez. Mélangez. Aucune de ces méthodes n'a besoin d'être suivie à la lettre. Et si aucune ne vous convient, tant mieux. Le désordre fonctionne aussi. L'important, c'est de reformuler plutôt que recopier, et de relire plutôt que d'archiver.

Prendre des notes selon le contexte

On ne note pas de la même façon en appel client, en atelier de co-création ou en conférence.

En appel client ou en rendez-vous, l'enjeu est de capter ce qui se dit entre les lignes. Les faits, oui, mais aussi les hésitations, les réserves, les formulations qui trahissent un besoin non exprimé. Notez ces signaux faibles dans la marge, avec un « ? » ou un « ! ». Ils auront plus de valeur que le compte-rendu factuel.

En atelier ou en brainstorming, la vitesse prime. Tout bouge, les idées fusent. La carte mentale ou le sketchnoting fonctionnent bien ici, parce qu'on peut ajouter des branches sans casser la structure. Et si vous facilitez l'atelier vous-même, gardez un carnet à côté du paperboard : notez-y ce que vous observez du groupe, pas ce que le groupe produit.

En conférence ou en formation, le risque est de vouloir tout prendre. Résistez. Notez les idées qui vous surprennent, celles qui contredisent ce que vous pensiez, celles qui déclenchent une connexion avec un sujet en cours. Laissez passer le reste. Si le contenu est bon, il sera disponible en replay ou en support. Ce qui ne sera pas disponible, c'est votre réaction à chaud.

Papier ou numérique : soyons honnêtes

On ne va pas vous dire de jeter votre téléphone. Il y a des situations où le numérique gagne : quand il faut partager des notes avec une équipe en temps réel, quand on a besoin de chercher un mot-clé dans trois mois de notes, quand on colle une image, un lien, un extrait de conversation.

Le papier gagne ailleurs. Quand il faut penser en écrivant. Quand on veut dessiner, schématiser, relier des idées spatialement. Quand on veut être concentré sans qu'une notification coupe le fil. Et quand on veut se souvenir, parce que la mémoire du geste, la texture de la page, l'emplacement du mot sur la feuille, tout ça laisse des traces que le numérique ne laisse pas.

Le système qui fonctionne pour beaucoup de gens dans notre entourage : papier pour la prise de notes en temps réel, numérique pour le suivi des actions qui en découlent. Le carnet pense. L'outil numérique exécute.

Que faire de ses notes après

C'est le point que tout le monde oublie. On prend des notes, on ferme le carnet, et on passe à autre chose.

La seule habitude qui change vraiment les choses : relire dans les 24 heures. Pas pour tout remettre au propre. Juste pour souligner les deux ou trois choses qui comptent encore le lendemain. Une idée à creuser, une action à faire, une question à poser. Si rien ne ressort, c'est que la réunion ne valait peut-être pas la note. Et ça aussi, c'est une information.

Pour les actions concrètes, transférez-les vers l'outil où vous gérez vos tâches (un mail, un Trello, un Notion, peu importe). Le carnet n'a pas vocation à être une to-do list. Il a servi à penser. Les actions qui en sortent vivent ailleurs.

Et pour retrouver une note dans un vieux carnet ? Le plus simple : datez chaque page et notez le contexte en haut. Avec l'habitude, on retrouve une note en feuilletant, parce qu'on se souvient à peu près de quand c'était et de quelle couleur était le carnet. C'est moins précis qu'une recherche Ctrl+F. C'est souvent suffisant.

Ce que Romain fait (et ne fait pas)

Romain, cofondateur de Terrain de Jeu, utilise un carnet au quotidien pour son travail. Pas de code couleur, pas de catégories. Il ouvre le carnet, il écrit ce qui vient. Parfois c'est une idée de collection. Parfois c'est une liste de courses. Parfois c'est un doute sur un choix stratégique, jeté en trois mots dans un coin de page.

Il ne relit pas tout. Il ne classe rien. Mais il dit souvent que le simple fait d'écrire une idée la rend plus nette. Que le carnet ne sert pas à archiver mais à penser. Et que les pages qu'il n'a jamais relues ne sont pas perdues : elles ont fait leur travail au moment où le stylo les a touchées.

C'est peut-être ça, bien prendre des notes. Pas les stocker. Les traverser.

Choisir un carnet qui donne envie de l'ouvrir

Un dernier point, et on n'en fera pas tout un discours. Si votre carnet actuel dort dans un tiroir, posez-vous la question : est-ce que vous aimez l'ouvrir ? Est-ce qu'il tient bien en main ? Est-ce que le papier vous plaît sous le stylo ?

Ça peut sembler accessoire. Ça ne l'est pas. On écrit plus volontiers sur un papier qui a du grain que sur une feuille d'imprimante. On rouvre plus facilement un carnet qui nous plaît qu'un bloc-notes générique.

Chez Terrain de Jeu, on fabrique des carnets à la main en Provence, sur une presse typographique de 1962. Papier recyclé, encre végétale, couture au fil de coton. 46 pages, pas de lignes, pas de grille. Juste du papier qui a de la tenue, et de la place pour ce qui vous passe par la tête.

Le carnet ne fera pas le travail à votre place. Mais s'il vous donne envie de l'ouvrir, c'est déjà la moitié du chemin.


Terrain de Jeu, ce sont des carnets artisanaux français en éditions limitées. Une nouvelle collection chaque trimestre, et quand elle est épuisée, elle ne revient pas. Voir les carnets